Ainsi parle le prince Fabrizio Salina dans le Guépard de Lampedusa.
Cette sentence peut tout à fait être rapportée à la gestion des urgences en France. Ce monde médical de l’urgence est une nébuleuse à multiples intervenants. Ayons une pensée spéciale tout d’abord pour le médecin rural isolé qui, loin de tout groupe constitué, loin des medias, rame pour gérer son cabinet, payer la CARMF, les taxes, remplir les papiers, subir de multiples contrôles et répondre tout de même aux appels d’urgence. Seul, avec un minimum de matériel, il prend en charge l’œdème du poumon, l’infarctus, le polytraumatisé, avec pour seule récompense le sourire en coin du réanimateur qui finit bien par arriver en grand équipage. Il a tout loisir, rentrant chez lui, de méditer cette pensée de Roland Barthes «le savoir est une sagesse qui nous éloigne du troupeau des arrogants».
En ce qui concerne maintenant ceux qui ont fait de l’urgence leur métier : équipes d’accueil d’urgence, médecins et infirmiers sapeur pompier, médecins de SAMU, médecins et infirmiers des SMUR, S.O.S. Médecins. Tous sont persuadés de leur rôle essentiel, tous ont développé leur niche interventionnelle, et la justifient, et tous ont raison. Nous parlons tous de cohérence, complémentarité, service public, et, bien sûr, la main sur le cœur, générosité et bons sentiments. Nos relations entre nous ? Elles s’illustrent parfois par quelques dérapages de langage qui ne dépareraient pas dans les milieux politiques. En fait chacun défend son pré-carré. Un ancien ministre, ancien taulard dirait «c’est une histoire de pognon !». Même pas mon cher Bernard. Si les «patates» comme tu dis aussi étaient notre motivation principale nous aurions fait un autre métier. Bien sûr, chacun souhaite améliorer son niveau de vie, les salariés comme les libéraux de S.O.S. médecin. Le problème est ailleurs et plus grave. Il se situe au niveau des décideurs suprêmes. Aucune structure, aucun bureau n’est en charge de réfléchir sur les urgences, ni à la Santé, chargée de la bonne pratique médicale, ni à l’Intérieur, chargé de l’aspect opérationnel. Comment voulez-vous que les structures se rencontrent si elles n’ont pas d’éléments susceptibles de se rencontrer ? Sur le terrain, la décentralisation vers les élus locaux a pulvérisé la notion d’égalité de chances en tous points du territoire. Tant pis pour les habitants des départements pauvres.
Cette totale disparité est responsable d’une inhomogénéité remarquable, y compris dés l’interface secours population. Certains défendent encore, ici ou là, leur numéro d’appel propre (j’ai faillit dire leur numéro privé). «Appelez directement ma structure, je suis le meilleur, le plus rapide, le plus tout ce que vous voudrez». Des campagnes sont encore menées dans ce sens, en opposition totale avec les directives européennes recommandant un numéro d’appel unique. Seuls quatre départements ont, à ce jour, mené à bien une plate forme commune de réception des appels. En déplacement à Madrid, il y a peu, pour rencontrer des urgentistes, j’ai fait sur mon portable le 112. Dans l’instant quelqu’un m’a interrogé en français sur le motif de mon appel. Autrement dit la simple numérotation typée France a fait basculer l’appel sur un répondant parlant ma langue. J’ai dit, en m’excusant, faire un simple test. Deux minutes plus tard une consoeur m’appelait, toujours en français, pour savoir si je n’avais vraiment aucun problème. J’étais bluffé de cette efficacité. Nos Maîtres ont inventé le secours médical, et nous n’avons su faire fructifier leur héritage. Continuons à faire nos petits numéros personnels à deux chiffres. Pendant ce temps l’Europe avance sans nous. C’est dommage. Quant aux raisons qui incitent les hautes autorités à refuser de nous mettre tous ensemble autour d’une table…
Abu Ali al-Husayn Ibn Sina, plus connu sous le nom d’Avicenne, disait déjà voici juste mille ans «nous médecins, sommes la simple bonne conscience des princes qui nous gouvernent».
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